Stimulés par l'expérimentation Gallica2 (l'accès en ligne à des ouvrages classiques et contemporains) menée par la BnF, mais aussi par les subventions qui s'y rattachaient, de nombreux éditeurs ont abordé la question du livre numérique par la face Nord, la plus raide et la plus glissante : celle de la numérisation des fonds anciens. Très vite, ils ont découvert avec horreur l'imperfection des systèmes d'OCR (reconnaissance de caractères) et les difficultés liées à la diversité des collections au sein de leur fonds. Ils ont reçu l'addition et ils l'ont trouvée salée. Car vu sous cet angle, c'est certain, le numérique, c'est cher, c'est compliqué, et, au final, on ne voit pas très bien à quoi cela sert...

La polémique autour de Google et de son programme de numérisation massive conforte à nouveau l'idée que le premier bénéfice de la technologie numérique concerne la conservation et la mise à disposition de tous les savoirs accumulés par les hommes jusqu'ici... Au premier abord, l'idée est séduisante... c'est la bibliothèque universelle. Mais à y regarder de plus près, on s'interroge : que signifie une bibliothèque sans bibliothécaires ?

Comme le rappelle Umberto Eco dans L'Express du 22 octobre, "la culture n'est pas seulement conservation. Elle est aussi élimination." Les éditeurs, qui refusent des milliers de manuscrits ; les libraires, qui retournent des milliers d'invendus chaque année, le savent bien. La numérisation massive fait l'économie de ce filtre, de ce temps de réflexion indispensable. Elle fait tout simplement l'économie du travail intellectuel, celui de l'historien, du bibliothécaire, du libraire ou du critique, parce que ce travail n'apporte pas de valeur ajoutée immédiate au produit d'un strict point de vue financier. Sous l'apparence de l'utopie encyclopédique, les projets de numérisation massive dissimulent en réalité une absence de projet, d'imagination et de création.

Les éditeurs français n'ont rien à faire dans ce bourbier quand tout reste à inventer, en terme de contenus. Quels livres veut-on éditer ou rééditer en numérique ? Pour quelle raison ? Pour quel public ? Que peuvent apporter les liens hypertextes dans l'ouvrage ? Quelle navigation proposera-t-on au lecteur ? Comment adapter les règles de composition typographique au format ePub ? Comment accompagner les auteurs dans ces mutations et leur permettre de s'approprier ces nouveaux outils ?

Ces questions ont un sens. La numérisation de 300.000 ouvrages anciens, qui n'intéressaient jusqu'ici que des chercheurs, sur des supports qui seront obsolètes dans 5 ans, en revanche, n'en a aucun.